One Piece
|
|
Auteur: |
Eiichiro Oda
1997 en cours (48) Glénat Shonen d'aventure |
Eiichiro Oda a dû être un pirate ou un viking dans une autre vie. Car pour raconter aussi bien des aventures telles que celles qui nous sont contées dans One Piece, il faut vraiment en avoir vécu pas mal…
Et pourtant, Oda a tout du mangaka de base, passant d'un prix à l'autre, abandonnant ses études et devenant l'assistant de plusieurs mangakas (dont l'auteur de Kenshin) tout en réalisant quelques nouvelles ici et là. Pas vraiment un profile de nomade voyageant aux quatre coins de la planète pour alimenter ses écrits, vous en conviendrez. Mais à la lecture de One Piece, il ne fait aucun doute qu'Oda fait de longs voyages imaginaires. Et le plus fort, c'est qu'il nous emporte avec lui, le bougre. Prenez votre sabre, mettez votre perroquet sur l'épaule et apprêtez vous à monter sur le bateau. La navigation risque d'être longue…
Alors, il raconte quoi ce fameux shonen ? Et bien il raconte l'histoire de Luffy, jeune homme ayant des pouvoirs élastiques et désirant devenir le seigneur des pirates. Pour se faire, il doit découvrir le One Piece, légendaire trésor ayant appartenu à Gold Roger, le précédent seigneur des pirates. Une tâche ardue vu le nombre d'équipages ayant le même but dans ce monde imaginaire, gouverné par la mer et les océans. C'est pourquoi Luffy va partir à la recherche d'un équipage capable de le seconder dans son épopée. Et oui, les structures de One Piece ne diffèrent pas énormément des autres shonen existants, gardant cette base de jeune homme rêveur luttant avec ses amis contre des personnes mauvaises. Surtout que Luffy est, au premier abord, un héros relativement commun lui aussi… Naïf et fort à la fois, il fait beaucoup penser au Goku des débuts de Dragon Ball, une ressemblance peu étonnante lorsqu'on sait à quel point Oda est fan de l'œuvre culte de Toriyama. Pour ne rien arranger, il est comme beaucoup d'autres héros détenteur d'un pouvoir unique: celui de l'élasticité. Tout ceci laisse à penser que One Piece est un shonen comme un autre, voir un shonen de plus. Et ce n'est pas faux, One Piece est un shonen de base, Oda ne tentant pas vraiment de retirer cette étiquette de son manga. Mais par contre, il a la bonne idée de sublimer le genre, donnant à ce style résolument réservé aux garçons un de ses meilleurs avatars. One Piece EST le shonen, son incarnation la plus parfaite et la plus représentative, celui qui va rendre tous ceux qui lui seront comparés insipides…
Mais pourquoi ? Pourquoi One Piece est-il plus réussi que Bleach ou D.Gray-man ? Il y a de nombreuses raisons à cela et la plus flagrante tient dans un point très simple en théorie mais bien plus difficile à mettre en pratique: la création de bons personnages. Et Oda n'a de leçons à recevoir de personne dans cette rude discipline. Car si dans à peu près tous les mangas du genre on se met à détester au moins un ou deux personnages formant la bande héroïque, ce n'est clairement pas le cas ici. Ils sont pourtant nettement plus nombreux que les quatre ou cinq gentils habituels, le chiffre approchant ici la dizaine. Mais Oda réussit le tour de force de les rendre tous attachants et utiles, chacun disposant également de sa propre personnalité, humoristique ou non. Il a d'ailleurs tendance à créer des persos classiques et caricaturaux qu'il va démonter un à un en leur donnant des caractéristiques ridicules, leur conférant ainsi toute leur saveur. Zorro, le fier sabreur de l'équipage, a tout du second classe de base mais se voit régulièrement ridiculisé par son manque d'orientation, annihilant le coté redondant et un poil énervant de "rival sombre". Citons aussi les autres: Nami, la belle et intelligente navigatrice mais terriblement manipulatrice et vénale qui change d'avis à la vue de la moindre pièce d'or. Sandy, le cuistot poseur qui se ridiculise tout seul dès qu'il aperçoit une jolie fille. Chopper le renne, médecin très doué qui a tendance à se cacher dans le mauvais sens et à croire tout ce qu'on lui dit. Franky le cyborg, talentueux constructeur de navire mais un peu cinglé et très sentimental malgré son look de loubard. Seul Pipo et Robin diffèrent un peu. Le premier n'ayant aucun réel talent de prime abord, si ce n'est celui de faire rire, mais se révélant plus courageux par la suite. L'effet inverse des autres, en quelque sorte. Quant à la seconde, véritable encyclopédie sur pied, elle n'a pas de réel effet comique si ce n'est celui de justement trancher avec les réactions des autres. Mais là où Oda frappe fort, c'est en rendant son héros délicieusement attachant lui aussi. Bien loin des héros excessivement poseurs à la Ichigo de Bleach, Luffy est un débile fini. Vous savez, le genre de mec qui se gratte le nez au moment où il devrait en imposer. Si vous pensiez que Goku était le héros le plus crétin possible et imaginable, attendez de voir notre pirate caoutchouteux à l'action. Réellement hilarant, le gaillard a toujours le chic pour trouver la phrase choc qui vous fera rire aux larmes ou le comportement le plus crétin envisageable. Mais il n'est pas réduit à cela pour autant, Luffy pouvant être un monstre de charisme lorsque c'est nécessaire. Un équipage très complet donc, les interactions entre eux étant généralement l'occasion de montrer un groupe très vivant. On est bien loin des héros qui ne semblent se connaître que lorsqu'ils combattent, sentiment renforcé par de nombreuses scènes de vie plus banales à bord du bateau. Oda aime énormément ses personnages et, du coup, nous les fait aimer aussi.
Mais ce n'est pas parce qu'un manga a la chance d'avoir des personnages réussis que cela va suffire à le mettre sur un piédestal. Et Oda le sait mieux que quiconque. C'est pourquoi il a énormément travaillé le monde lui servant de terrain de jeu. Bien loin des mangas où l'on ne sait jamais grand-chose sur les mondes imaginaires, on en sait à peu près autant sur celui de nos pirates que sur celui de notre propre monde. Le jeune auteur pense toujours à tout et à créer quelque chose de gigantesque, dans tous les sens du terme. Le monde de One Piece est vaste en terme de géographie mais aussi historiquement parlant. Oda conçoit moult histoires, qu'elles soient au sujet des héros ou du monde les entourant, et s'amuse à créer énormément de clans différents. Entre les pirates, la marine, les rebelles, les capitaines corsaires, les empereurs et tant d'autres encore, il y aurait de quoi s'emmêler les pinceaux. Et pourtant, Oda semble s'y retrouver parfaitement, distillant les informations sur tout ceci avec une aisance presque insolente. Il suffit de voir comment il regroupe des éléments en apparences anodins lors de l'arc des îles célestes pour former une évidence qui saute aux yeux (mais qui bien entendu n'était pas aussi simple à sentir de prime abord). Preuve en est que le bonhomme est très bien préparé et pense à tout. Il s'amuse d'ailleurs à brouiller les pistes en ne parlant plus de certains personnages pendant une trentaine de tomes pour mieux les ramener à notre bonne mémoire ensuite (même si dans One Piece, on oublie jamais rien malgré le flot de données à enregistrer). Oda se montre aussi très inventif lorsqu'il s'agit d'inventer des concepts séduisants, comme celui des fruits du démon. Ces magnifiques denrées (très) rares au goût parait-il infect confèrent effectivement un pouvoir à celui qui le mange. Et comme chaque fruit n'existe qu'en un unique exemplaire, vous ne croiserez pas deux fois le même pouvoir. Même si notre mangaka préféré n'évite pas certains pouvoirs classiques comme la maitrise du feu, de la glace ou des éclairs, il se lâche totalement sur certains autres. Entre ceux qui transforment en animaux ridicules (girafe, taupe), celui qui permet de créer des portes partout ou encore celui qui rend capable de tout ingurgiter, il y a de quoi faire. Rajoutez à cela le fait que mêmes les objets peuvent en ingurgiter grâce à un énigmatique savant fou, donnant une épée se changeant en éléphant ou un bazooka devenant un chien. Pour ne rien gâcher, Oda fait voyager nos héros dans des îles toutes plus originales les unes que les autres et, il faut bien le dire, souvent magnifiques. One Piece, c'est un peu le monde où tout le monde rêverait de vivre…
Mais un manga, c'est aussi et, parfois essentiellement, un dessin. Une bonne histoire au service d'un dessin médiocre aura forcément moins d'impact… Mais n'ayez crainte, Eiichiro n'est pas le dernier des dessinateurs. Si au début son style ne brulait pas spécialement l'asphalte, il s'est très vite amélioré et n'a cessé de progresser. Pour autant, le style d'Oda reste le même, fidèle à ses origines: simple et efficace. Pas de détails superflus, juste ce qu'il faut.
Oda dessine pour servir la mise en scène et non pas l'inverse, il ne se lance jamais dans de grandes démonstrations de son talent de manière inutile. Le dessin doit servir l'histoire et pas l'inverse, telle doit être sa doctrine. Mais il n'y a de toute façon pas de décalage entre le fond et la forme, les deux étant très dynamiques. Mais si Oda crée des personnages assez simples à dessiner (toutes proportions gardées, bien entendu), il ne se facilite pas forcément la tâche au niveau des décors et des navires. Il n'y a d'ailleurs pas qu'au niveau du dessin qu'Oda se lance quelques défis mais aussi au niveau du déroulement de l'histoire. Car si les shonen optent souvent pour une succession de combats dans des lieux relativement proches les uns des autres avant de laisser le héros finir le méchant, Oda ne l'entend pas de cette manière. Soucieux de ne pas lasser son lecteur, il varie les situations et les lieux le plus possible et donne souvent la part belle à tous les membres de l'équipage. Ainsi pendant que les gros balèzes que sont Luffy, Zorro et Sandy s'occupent des ennemis, les plus faibles comme Pipo ou Nami débloquent des situations désespérées. Et désespérées, elles le sont souvent avec Oda. Grand blagueur devant l'éternel, on l'avait deviné à l'humour irrésistible du manga, il s'amuse régulièrement à nous faire croire que tout est fini pour mieux rebondir avec une surprise (souvent de taille). Et souvent, il s'arrange pour que ça nous fasse pisser de rire.
Mais si on rit beaucoup dans One Piece, on y pleure tout autant. Même le plus insensible des lecteurs, élevé aux gros seinen bien gores, arrachera au moins une larme durant la cinquantaine de tomes que comporte actuellement le manga. En tout cas, il vaut mieux pour lui, sans quoi il pourra se poser des questions sur son humanité. Car il est effectivement difficile de résister à certaines histoires tragiques. Chaque personnage a droit à son flashback et c'est rarement heureux, il faut bien l'avouer. D'autant qu'Oda semble aller plus loin dans la tristesse à chacun d'eux, surtout depuis celui de Chopper, déchirant. En plus de nous faire rire et pleurer, Oda nous fait aussi hérisser les poils le long des bras. Cette sensation, qui devient tout à coup très agréable lorsqu'on la ressent face à une œuvre, revient régulièrement dans certains moments graves, le mangaka n'ayant pas son pareil pour souligner efficacement avec le dessin des éléments qui nous toucheraient déjà beaucoup à l'écrit. One Piece est en quelque sorte un shonen rollercoaster. Un grand huit qui vous fait ressentir milles-et-une choses.
Pour autant, si One Piece est un peu le shonen parfait, il n'est pas forcément un manga parfait. Pas qu'il souffre de défauts très gênants, bien au contraire, mais il subit quelques baisses d'intérêt. Quoi de plus normal pour un manga aussi long ? Il est impossible de contenter le lecteur tout le temps, on le déçoit forcément un peu à certains moments. La partie dans les îles célestes est un excellent exemple, manquant cruellement de personnages attachants et de bons combats. Et le fait d'être coincé entre les deux meilleures parties du manga, à savoir Alabasta et Water Seven, n'arrange pas vraiment l'opinion que l'on se fait de cet arc. Oda a aussi une manie un peu agaçante à force: celle de toujours mettre Zorro en avant. On peut comprendre qu'il ait des personnages préférés, comme tout le monde, mais pourquoi ne pas laisser parfois un peu de place à des Franky, Chopper ou Robin, plus en retrait ? Réellement dommage d'autant plus qu'un sentiment de déjà-vu risque de s'installer sur le long terme. Et c'est d'autant plus incompréhensible que ces persos permettent de faire beaucoup de choses grâce à leurs pouvoirs respectifs… Mais il n'y a rien de très condamnable ici, les quelques défauts de One Piece n'étant rien face aux innombrables plaisirs que nous apporte sa lecture. Et dans le fond, c'est bien là le plus important… Comme l'histoire semble loin d'être finie, nul doute que nous allons encore vivre moult aventures passionnantes avec Luffy et les autres…
Meier Link



| Commentaires |
|
3.23 Copyright (C) 2007 Alain Georgette / Copyright (C) 2006 Frantisek Hliva. All rights reserved."
Mis à jour ( Jeudi, 18 Février 2010 15:03 )




